LA PUISSANCE SYMBOLIQUE:
Les derniers tableaux ont été peints après la confection des livrets et échappent de toute façon à une explication qui ne pourrait être que réductrice. Mais ils sont si porteurs, si riches symboliquement, que dans les nombreux écrits de Bernadette, un texte correspond à chacun d'eux. Ce sont ces deux aspects, peinture et littérature que nous voulons associer ici pour en montrer l'intrication totale en un art véritable.
'J'ai écrit des mots jusqu'au bord de la nuit, jusqu'au bord du gouffre, au bord du désert et de l'infini. J'ai é-crie tout ce que j'avais à gémir et à pleurer, tout ce que j'avais à rire et à souffrir. Vous qui passez sur le bord de mon chemin, regardez une dernière fois mes mots tomber et se flétrir, tout comme ces feuilles d'automne, flamboyantes ou desséchées, qui tournoient dans l'air, et que l'on contemple avec tristesse, mélancolie et malgré tout quelque espoir.' .
Bernadette
COMPOSITION : 'LA NEUVIÈME PORTE'
Je m'éloigne de vous, petit à petit, sur la pointe des pieds, sur la pointe du coeur, pour ne pas vous effrayer davantage, pour ne pas creuser la ride qui barre déjà votre front; pour ne pas effacer complètement le reste de sourire qui flotte parfois sur vos lèvres, pour ne pas éteindre la lumière qui brille dans vos yeux.
Je prends quelques distances avec le temps, je perds quelques distances avec l'espace, et je vous vois enfin vous éloigner. Je ne hâte pas le pas; je sais que je ne peux vous rejoindre car nous ne suivons pas la même route. Et j'ai mal de ne plus pouvoir vous rattraper, vous parler, vous accompagner jusqu'au bout de votre chemin. Je m'éloigne de votre âme, de votre compassion, de votre amitié, et de votre amour, sans bruit, sans heurt, pour ne pas vous blesser, pour ne pas vous infliger le poids du chagrin, les griffes de la détresse, la chape des regrets; pour ne pas briser votre silence, votre envie de vivre, de survivre à cette tempête.
Je m'éloigne de vous, de vos soucis et de vos peurs, que je ne pourrai désormais plus partager et mon coeur se serre à la seule pensée de ne plus pouvoir porter avec vous les fardeaux de la vie, à l'idée de vous voir peiner, impuissants et désespérés. Je m'éloigne corps et âme, et pourtant mon regard, lui, ne vous quittera jamais. Et dans la nuit de vos incertitudes, quand l'angoisse vous envahira parfois, vous saurez, en plongeant dans l'obscurité, qu'il y a là bas, sur l'Autre Rive, une lumière d'espoir qui brûlera votre chagrin et qui ne saurait s'éteindre.
MIROIR:
Comme en un miroir, obscurément, où la lumière peine à révéler le masque, - toi, moi, l'autre - celle qui se cache, se dissimule derrière l'arabesque colorée du sourire forcé au quotidien, au détour de l'apostrophe dorée du clin d'œil de circonstance, dans le reflet turquoise de l'apparente sérénité - celle qui se délite dans le duvet éphémère qui vogue dans l'obscurité, qui s'évanouit à la limite de l'arc orangé, qui s'efface dans le creux brumeux de l' infiniment noir. Celle qui de flèches rutilantes en ressentis surlignés, s'affiche comme le coeur - celle qui voudrait surtout qu'un seul regard, qu'un regard autre porté sur elle, l'habille enfin de tendresse; celle qui tente de s'affirmer en gestes larges, en courbes harmonieuses, en appels désespérés et qui pourtant voudrait aussi passer inaperçue et invisible pour la plupart des regards, ne cherchant dans sa quête qu'à capter celui, ceux qui la font vivre encore. Masque aux yeux sombres de l'inquiétude et qui vient comme un écran blanc oblitérer le gouffre de l'angoisse, la peur de la solitude, le manque d'amour - masque muet d'une impossible parole, masque de carnaval de l'âme, parée de bijoux, de serpentins et de guirlandes multicolores qui respirent la joie pour mieux occulter la tristesse. Masque changeant, mouvant, de cervidé en combattant, figé dans un aquarium imaginaire au sein du trou noir où la vie déchire et blesse.
Comme en un miroir, obscurément, moi, l'autre, celle qui jamais n'adviendra, jamais ne naitra au dire et qu'aucun regard, si compatissant, si concerné, si aimant soit-il, jamais ne pourra comprendre, ne pourra savoir, révéler ou découvrir, car il est des profondeurs et des immensités de l'âme que nul, jamais, ne peut atteindre.
CATHÉDRALE ENGLOUTIE:
Cathédrale de pierre, qui lance vers le ciel ses flèches, les laissant flirter avec les étoiles dont la lumière explose en prismes colorés à travers les vitraux. Qu'y a-t-il derrière ce silence recueilli, cette ferveur muette, cette altière indifférence? Y a-t-il autre chose que mes lèvres qui ne parviennent plus à dire leur souffrance, cette main tremblante qui ne parvient plus à peindre, ces yeux tristes qui ne parviennent plus à entrevoir l'arc-en-ciel ? Y a-t-il autre chose que la porte qui vient de se fermer pour toujours, les regards qui se détournent, les mains qui se retirent, les pas qui se pressent, s'éloignent , s'enfuient, les mots qui tombent du haut de leur insignifiance? Même les flammes de ces multiples bougies allumées par de bonnes consciences, ne sauraient implorer, faire comprendre, dire le mal ou l'extase - lumières si pauvres d'émotions et de frissons qu'elles ne parviennent même pas à vaciller, lumières figées qui brûlent leur incapacité à n'être autre chose qu'elles mêmes.
Cathédrale de pierre, à l'avenir ouverte sur la mer, prières serties de coquillages échoués sur ta plage, contemplant sans état d'âme mon naufrage; cathédrale de pierre, froide et distante, comme l'enfer de la vague, au-delà des crêtes d'écume sur lesquelles tu divagues, murmurant ou hurlant le souffrir et le partir, tu t'échines à déchirer ma voile, tu fracasses mon âme et tu coules mon esquif, fragile et pourtant courageux qui contre encore vents et marées et ne s'avouera vaincu qu'à l'instant où le tourbillon l'engloutira à jamais. Cathédrale de pierre, j'emporte dans ma mémoire pour toujours tes joyaux éphémères qui ont parfois éclairé mon chemin, ceint mon front et enlacé ma main - mirage du croire et du ressenti, reflets trompeurs dans le miroir de ma vie. Cathédrale de pierre, un jour, quand tu regarderas l'horizon de la met, alors ton archet fatigué mais enfin retrouvé, lisant les déferlantes passées, fera peut-être vibrer et pleurer ton violon de terre.
'GRENZE- (Frontière)
Paysage gris de son bâillonnement, de son enfermement, de sa peur à penser, à dire, à faire - grisaille d'un quotidien aux relents d'interdits, de dénonciation, de refoulements, de frustrations. Couloir sans lumière, sans fenêtres sur un possible ailleurs que celui du taire et du subir. Paysage de béton où les piques dressent leur agressivité et disent leur farouche volonté de transformer le courage en prison, d'interdire le passage, l'échange, l'amour, le désir d'être ensemble, où les projecteurs jettent leur lumière délatrice de la rébellion, de la révolte qui gronde dans le coeur. Paysage où la musique qui parvient à l'oreille n'est que le bruit répétitif des rafales de mitraillettes, le bruit des voix rauques qui crachent des ordres implacables et celui des bottes qui marchent vers la sanction, la punition, la sentence - celle lancée contre l'insurgé, en crise aiguë de liberté, d'envie de vivre, de croire et de rêver. Portes qui ne s'ouvrent que pour laisser passer la résignation et l'effroi. Et cette fêlure sur ce mur gris qui partage deux âmes, qui fragmente leur avenir sans l'ombre d'un regret, mais fissure qui annonce aussi peut-être la cassure plus profonde et la démolition, l'écroulement de ces principes rigides que l'on pourrait croire inébranlables. Et là, sur le sol, ces restes de nos vies gâchées, épuisées à force de désillusions, de revers, de résignation et d'impossible retour. Fragments livrés à la solitude et à l'oubli sur le sol mouillé de la dictature, mais preuves tangibles aussi de blessures toujours brûlantes même si longtemps après.
Paysage de béton, gris de son angoisse à ne pouvoir taire sa souffrance, épreuves difficiles qui se dressent dans l'insurmontable quotidien sous la lumière qui prétend éclairer encore ma route - le couloir se prolonge, de porte en porte, de refus en refus, de protocole en protocole, de bribes de désespoir en lambeaux de déchirements, en haillons de souffrance. Et là, cette chose immonde qui rampe, se faufile, s'insinue, se nourrit de ma chair et de ma douleur, grandit, grossit jusqu'à occuper presque tout mon territoire, jetant ses tentacules de toutes parts pour atteindre et mon coeur et mon âme. Ni rémission, ni répit, ni sursis - le galop est lancé et rein ne saurait l'arrêter.
'WRATH-WRITING.WRECK' (Écriture-Colère.Naufrage)
J'aurais voulu qu'on me dise adieu et l'on ne m'a même pas dit au revoir, à plus tard, à bientôt, à jamais. Adieu, cela semble si loin, si inimaginable, si irréel - un vœu pieux. A Dieu - le dire, le sentir - quand la souffrance me plonge inlassablement dans l'enfer quotidien, baume brûlant la mèche de la bougie qui se meurt. J'aurais voulu qu'on me presse la main, même légèrement, même du bout des doigts pour me dire qu'il y avait là, entre nous, autre chose que le vide, un semblant de présence, un espacer où le lien aurait pu exister, aurait pu se dire, se fortifier; un lien pour me dire que je n'avais pas rêvé, pas imaginé, pas halluciné, pas fantasmé sur un impossible possible. J'aurais voulu sentir l'effleurement d'un baiser, le souffle tiède de lèvres entrouvertes sur ma joue glacée par le partir et qui pendant une fraction de seconde aurait réchauffé mon âme dans sa solitude et sa peur. J'aurais voulu qu'on me regarde pour me prouver mon existence, qu'on m'habille de tendresse ou de compassion pour apaiser ma douleur, qu'un regard aimant vienne jeter une dernière lueur de vie sur mon corps et mon coeur fragilisés par les assauts violents et meurtriers. J'aurais voulu que l'on me fasse l'aumône d'un sourire pour éclairer à jamais la profondeur du trou noir dans lequel je m'enfonce et m'enlise irrémédiablement.
Était-ce trop demander? Était-ce trop exiger des autres, de ceux que j'ai aimés et que j'aime encore? Était-ce trop demander à la vie, au destin, à l'instant, au hasard, au possible? Pourquoi tout cela m'a-t-il été refusé? Ai-je commis une faute, une erreur fatale qui efface à jamais l'espoir d'une possible rédemption? Faut-il donc que je meure sans ces petits riens qui étaient tout pour moi? Me faut-il devenir l'absente et deviendrai-je pourtant l'invisible - celle qui ne peut se gommer, celle dont le souvenir hantera les heures de ceux qui par méfiance, par égoïsme, par indifférence ou par peur, n'ont pas su, pas voulu me faire présent de ces derniers instants de bonheur.
'SLEEPING LOW' (Dormir... mourir peut-être)
Depuis longtemps déjà, le silence s'était vidé de ses frôlements imperceptibles. Je ne l'entendais même plus bruire de ses chuchotements mystérieux qui savaient caresser mon âme et la protéger de son absence à elle-même. Il ne me restait plus que le voile immobile, que ce rideau qui n'inscrit que le fin au fronton de l'ordinaire des jours et des nuits sans sommeil. Les heures étaient devenues étales; à peine sursautaient-elles sous le coup de fouet de la douleur, sous le galop éclair du temps-pis et sous le tourbillon des larmes refoulées. Le sourire s'était effacé de mes lèvres comme un soleil vaincu par le couchant qui sombre dans l'océan de l'indifférence. Il ne me restait plus que cette attente doublée de renoncement et de résignation, que cette attente monotone et répétitive surlignée parfois par le rictus incoercible du partir qui résonnait comme une note insupportable et dissonante dans mon coeur. Il ne me restait plus que la souffrance , méprisante, souveraine, implacable et imperturbable, imprégnant chacune des secondes de mon périple. Il ne me restait plus qu'à me laisser aller aux remous sans chercher à les éviter ou à les contrer - juste me laisser flotter, pousser, malmener comme une algue arrachée aux rochers, sans envie et sans résistance.
Pourtant, dans la chaleur et l'appréhension de ce jour attendu et redouté, une lumière est venue transpercer le flou, le brouillard. Elle est venue déchirer le voile pour parvenir à mon regard, à mon corps, à mon âme. Une lumière inattendue, si douce et apaisante cependant qui est venue rallumer en moi la mèche éteinte de l'espoir, pour me dire, sans un mot, que même si le compte à rebours a effectivement commencé, je dois à nouveau me battre, me lever, marcher et vivre et qu'il n'y a pas de raison de m'avouer déjà vaincue, de déclarer forfait. Elle m'a dit aussi qu'elle était là pour éclairer encore ma souffrance et gommer mes angoisses. Elle m' a murmuré au delà des mots l'espoir, même infime, que partir n'est pas encore pour demain, et que je peux encore m'emplir le coeur et l'âme de ce silence bruissant de paroles à consoler et à aimer. Elle m'a dit que l'heure qui passe n'est pas l'antépénultième et qu'au delà de ce temps qui s'échine à s'enfuir, il y a toujours cet espace de partage, d'empathie et d'amour que rien, jamais ne pourra abolir, que jamais rien ni personne ne parviendront à me ravir.
L'AUTRE REGARD
Comme une petite fille qui se retourne sur son passé pour tenter de le déchiffrer, avec ce regard intense et interrogateur, cette attente d'un semblant de réponse que ni son présent ni son absence d'avenir ne peuvent lui offrir. Comme une petite fille, désarmée, désorientée, avec ce regard d'adulte interdit et décontenancé par la précarité de l'instant, par l'absurde du moment, par l'urgence du temps qui déborde de ses limites; regard qui ne comprend pas sa trajectoire, ses racines, sa fulgurance. Petite fille dans cet espace que mon regard crée pour s'y chercher, s'y découvrir, s'y trouver, s'y fondre et enfin s'y confondre en questionnements muets, le visage dans la lumière douce et pourtant si amère de l'attente, et sur le front, le frisson de l'angoisse, du pourquoi qui ride l'impossible. Seul le passé pourrait me répondre, mais il préfère se taire et occulter les brèches dans lesquelles mon âme s'est brisée, et mon corps abîmé. Petite fille, regard suspendu aux lèvres de l'indicible souffrance, de l'inavouable erreur, regard qui plonge bien plus loin et plus profond que l'infini de la douleur, regard qui interpelle pourtant mais qui force aussi le détournement des yeux, car il va chercher, séduire, entraîner, et surtout impliquer l'autre - celui qui se tient sur le bord de l'empathie, sur la frange du comprendre, et dont le coeur soudain se remplit d'effroi devant cette demande insistante et muette, et qui tergiverse, entre y accéder, ou se réfugier derrière le rideau du plus facile, du plus confortable, de l'évitement, de l'indifférence, de l'éloignement, et du silence. Petit fille, regard fixé, figé sur des lèvres qui se taisent, sur un coeur qui s'absente, sur une âme qui renonce, que me reste-t-il à cet ultime instant, que le silence lourd de l'interrogation, et l'interminable attente d'une improbable attente?
RÉVÉRENCE ( peint le 31.08.2010 )

dernier tableau (31.08.10. et 01.09.)
