DE L'ÉCRIT-THÉRAPIE A L'ART D'ÉCRIRE.
Lorsque Bernadette commence à écrire, c'est pour commenter ses tableaux. Pour dire ce qui peut-être n'apparaît pas à l'évidence pour ceux qui ne sont pas dans le même état d'esprit qu'elle, pour tous ceux qui n'habitent pas la maison-souffrance. Puis, elle va tenir une sorte de journal au quotidien, relatant ses états d'âme, ses espoirs comme ses colères, ses douleurs comme ses consolations. Enfin, dans un dernier temps, elle va produire huit ouvrages qui diront tout son parcours de ces deux dernières années.
LE CORPS MOURANT:
I.L'Aube Grisaille:
Aube de grisaille. Les yeux mi-ouverts sur un ciel triste et déprimé et tout à coup, comme un coup de poignard, la question devenue rituelle: "C'est ...pour quand?" Et le désarroi qui saisit le corps qui se replie en fœtus: il ne s'agit plus de sortir dans la vie, à la vie, mais de sortir de la vie, définitivement. Quel jour sommes-nous? Aujourd'hui, répond inlassablement l'écho de l'âme. Aujourd'hui encore, comme hier, comme demain, peut-être dans la grisaille. Et puis la question suivante, qui s'inscrit dans l'appréhension, l'angoisse: "aujourd'hui? Un rendez-vous? Voir un médecin? Un examen?" Soulagement, non, pas aujourd'hui, mais la question reviendra demain, un autre aujourd'hui sans autre lendemain que celui de l'attente. Alors le corps se recroqueville un peu plus, il rendre dans l'âme, dans son abîme de solitude et de douleur, s'enferme et crie son désespoir en vains soubresauts que l'aube grisaille enveloppe de son voile pudique - parcimonie d'être où je vis, si toutefois la vie est encore là - biologiquement sans doute, mais qu'en est-il de l'esprit, de cette âme qui tourne et retourne le problème sans trouver la juste solution et qui, de divagation en divagation, finit par atteindre le doux royaume de l'utopie, la bulle, l'échappatoire - à quoi? A la douleur, d'abord, sans doute, à la réalité ensuite, celle que je vois, que je vis mais que quelque chose en moi se refuse encore à admettre et qui fait que je repousse encore et encore le moment du chois, et de la décision. Corps et esprit en perdition?
Aube grisaille. Il est encore tôt. Je ne l'ai pas vue arriver. Je n'ai pas senti son aile me frôler, sa main froide me saisir par l'épaule, comme si nous étions amies, ou alors je ne l'ai pas reconnue, ou je ne voulais pas la reconnaître - faire semblant de ne pas être là ce matin dans l'aube grisaille. Quel jour sommes-nous? Aujourd'hui encore, comme hier, ni pareil, ni différent. Un aujourd'hui unique, imperturbable qui va son chemin de son pas de corbillard, un aujourd'hui de fin de siècle, de fin de tout, de fin de vivre. Un aujourd'hui qui pleure, qui tressaille, qui angoisse, qui ferme les yeux, qui se bouche les oreilles pour ne pas voir, ne pas entendre sonner le glas. Un aujourd'hui qui n'en finira pas de se traîner, de geindre, de supplier le ciel, de se morfondre, de se répéter l'impossible, de laisser son chagrin se répandre et tout submerger. Et demain?
Demain sera comme hier, un aube de grisaille sur la ville, mon coeur, le cimetière. On n'entendra pas le glas ni le pas lourd des Pompes Funèbres. Il y aura le silence, celui de la douleur toujours incommensurable dans sa durée d'hier. Il y aura cette autre douleur, celle qui vient de naître, celle d'hier qui est aujourd'hui, celle qui sera impalpable, incommensurable; cette douleur lancinante qui se réveillera; quel jour sommes-nous aujourd'hui? Le même qu'hier et le même que demain. La frontière est si mince qu'il est aisé de la franchi quand la douleur vous pousse dans vos derniers retranchements. Fœtalement on la franchit, et alors le temps reprend immanquablement ses droits: "Aujourd'hui? Un rendez-vous? Voir un médecin? Aller à l'hôpital?
Aube grisaille. Il est encore tôt. Je ne l'ai pas vue arriver. Je n'ai pas senti son aile me frôler, sa main froide me saisir par l'épaule, comme si nous étions amies, ou alors je ne l'ai pas reconnue, ou je ne voulais pas la reconnaître - faire semblant de ne pas être là ce matin dans l'aube grisaille. Quel jour sommes-nous? Aujourd'hui encore, comme hier, ni pareil, ni différent. Un aujourd'hui unique, imperturbable qui va son chemin de son pas de corbillard, un aujourd'hui de fin de siècle, de fin de tout, de fin de vivre. Un aujourd'hui qui pleure, qui tressaille, qui angoisse, qui ferme les yeux, qui se bouche les oreilles pour ne pas voir, ne pas entendre sonner le glas. Un aujourd'hui qui n'en finira pas de se traîner, de geindre, de supplier le ciel, de se morfondre, de se répéter l'impossible, de laisser son chagrin se répandre et tout submerger. Et demain?
Demain sera comme hier, un aube de grisaille sur la ville, mon coeur, le cimetière. On n'entendra pas le glas ni le pas lourd des Pompes Funèbres. Il y aura le silence, celui de la douleur toujours incommensurable dans sa durée d'hier. Il y aura cette autre douleur, celle qui vient de naître, celle d'hier qui est aujourd'hui, celle qui sera impalpable, incommensurable; cette douleur lancinante qui se réveillera; quel jour sommes-nous aujourd'hui? Le même qu'hier et le même que demain. La frontière est si mince qu'il est aisé de la franchi quand la douleur vous pousse dans vos derniers retranchements. Fœtalement on la franchit, et alors le temps reprend immanquablement ses droits: "Aujourd'hui? Un rendez-vous? Voir un médecin? Aller à l'hôpital?
Les Mots.
Quand je ne serai plus là, que restera-t-il de moi? Des mots griffonnés sur des pages blanches, comme sur les ailes des jours qui s'évanouissent sans bruit, sans peur. Des mots de tout le monde et de personne, des mots galvaudés, maltraités, trahis, des mots de la dérision et de l'inconsistance. Des mots de colère, des mots cruels, des mots douloureux, écartelés comme l'est mon présent et comme l'a été mon passé. Des mots pluriels pour exprimer mon émoi très singulier devant la vie qui s'enfuit mais qui me demande son tribut avant de tirer sa révérence. Des mots-dits, des mots criés, hurlés à l'injustice, à la peur du devenir ou de son absence.
Il restera des mots en noir et blanc sur des feuilles que le vent emportera . Il restera des mots en couleurs sur une ligne d'horizon sans cesse repoussée par le désir de vivre le prochain arc-en-ciel. Il restera des mots du coeur et des mots de l'âme, de cette âme malmenée par la vie et qui hurlait son corps; de cette âme qui n'aura eu de cesse de chercher cet amour, de le donner sans penser ni attendre de recevoir en retour. Il restera des mots d'amour que certains trouveront insensés, peut-être, mais pourtant tellement vrais, sincères, profonds, passionnés, sans autre arrière-pensée que le désir d'être à l'écoute de l'Autre, de sa vie, de son bonheur; des mots pour l'Autre et seulement pour l'Autre. Des mots secrets et interdits, des mots brûlants comme la lave d'un volcan. Des mots à rire et des mots à pleurer, des mots de fête et des mots d'abandon, des mots de souffrance et des mots de départ.
II. Fragments:
Gratitude.
Dans un temps, hors du temps...fraction de seconde, fragment de rêve...ce soir, alors que la nuit enveloppera la vie de son voile obscur, j'irai à pas de velours, sur la pointe des pieds, cueillir un bouquet d'étoiles dans la Voie Lactée, j'irai y glaner une gerbe d'étincelles, j'irai tresser une couronne d'aurores boréales, j'irai tisser une douce écharpe de brume et je me fondrai dans cet espace où il n'y a ni souffrance ni douleur; je laissera mon âme vagabonder à travers les nébuleuses et je la laisserai se parer de leurs lueurs bleutées,dorées, émeraude et incandescentes. J'écouterai mon coeur se calmer et mon corps jouir de sa légèreté. Plus d'éparpillement, plus de fracture, mon âme et mon corps à nouveau réunis. Mais que m'est-il encore permis de faire, de dire, de penser, de rêver, d'imaginer? La douleur barbare annihile tout sur son passage. Et pourtant, aujourd'hui, comme un instant privilégié, un répit dans ce crescendo brûlant, un espace presque tranquille, presque serein, un espace protégé où les déferlantes parviennent à peine à lécher la grève. La douleur a quelque peu lâché prise. Combien de temps cela va-t-il durer? Je ne saurais le dire, mais qu'importe. Ce que je sais, c'est qu'une âme belle est parvenue à rendre à mon corps un peu de vie, un peu de sa quiétude et que cela n'a pas de prix. Grâce à elle, je peux enfin accéder à cet instant de repos, à cet instant où le cri disparaît, à cet instant où mon rêve rejoint quelque part cette réalité, cette vie que mon âme avait perdue de vie depuis si longtemps déjà. Ma reconnaissance va bien au delà des mots, bien au delà de l'élan, bien au delà de la musique du silence. Elle va bien au delà de l'infinitude. Ce soir j'accrocherai les étoiles filantes à la guirlande de l'espoir.
Apprivoiser la Mort.
Comment faire pour parvenir à me familiariser avec ma propre mort? Comment m'accoutumer à côtoyer cette ombre qui me colle à la peau, qui me colle à l'âme, qui me suit partout, de jour comme de nuit, en silence, me regarde, m'épie, qui guette mon prochain faux-pas, ma prochaine douleur, mon prochain vertige, ma prochaine respiration, toujours plus courte et plus angoissée? Cette mort qui est là, assise sur le banc du désespoir, et qui, à chaque arrêt me fait signe, signe que tout va moins bien, que tout va plus mal, que tout a une fin; un signe qui se grave dans mon coeur et dans ma chair, un signe quelquefois si imperceptible que je fais mine de ne pas le voir, de ne pas le reconnaître, que je passe sous silence pour ne pas effrayer mon entourage et peut-être bien aussi moi-même; comment fixer mon attention sur autre chose que sur cette ligne d'horizon devenue si proche qu'elle flirte en permanence avec mon regard? Comment parvenir à apprivoiser ma mort, à accepter l'inacceptable rupture, à accepter de ne plus rêver, de ne plus avoir de projet? Comment accepter cette mot à l'état brut, en chair, en os, en tissu de tendons et de muscles, alors que je sens dans chaque fibre de mon corps que la sève s'amenuise? Comment accepter de faire table rase de tout mon vécu, même bien, même mal, de mon corps qui a vibré, gagné, perdu, de mon âme qui a exulté et souffert?
Il faut peut-être que je le dise, que je l'écrive, que j'aligne des mots en pleins et en déliés, que je tisse avec ces mots un filet, un grillage, pour attraper cette mort-en-devenir, pour essayer de la juguler, de la contenir, de l'apprivoiser, pour tenter de la comprendre, de l'assumer, de l'attendre sans cette peur au ventre, d'assimiler cette ombre pour m'en faire une alliée ou pour éviter d'être à sa merci, pour continuer à croire que je ne suis pas encore parvenue au bout du tunnel, et qu'il me reste un chance, si mince soit-elle, de voir l'aube se lever à nouveau demain.
III.Sous le Sable:
Boomerang.
Il y a eu un silence. Et dans ce silence, il y a eu comme un bris de cristal, comme des fragments de mon âme, de ma vie en sursis qui se sont éparpillés, invisibles, inaudibles, mais brûlants. Les mots sont venus tout à coup mettre en relief, en lumière, ce que mon coeur tentait de taire, de ne pas s'avouer, d'oublier dans cet instant où il se croyait hors de portée, hors de d'atteinte de cette redoutable nuit. En une fraction de seconde, la pénombre est tombée, s'est installée et m'a enveloppée comme d'un linceul que je n'avais ni voulu ni pressenti. Pourquoi, soudain, ce voile qui se déchire, et me déchire et qui laisse entrevoir cette vérité nue, cette vérité qui tranche sans sourciller dans l'émotion, dans l'angoisse, la peur? Pourquoi fallait-il que ma mort annoncée se dise, là, à cet instant, où je pensais mon corps en devenir de soulagement? Et pourquoi cette vérité, révélée dans son intégralité dérangeante, je la connaissais, j'en parlais abondamment, je l'assumais, je la revendiquais même; je la donnais à voir, à entendre, à lire, à reconnaître, à discuter. N'avais-je donc pas pris assez de recul par rapport à elle? Ou avais-je, au contraire, pris trop de distance? A force de l'énoncer, de l'interpeller, de la disséquer, en avais-je fait un objet Hors-Sujet, comme si je n'étais pas partie prenante, pas partie vivante, pas partie mourante dans cette réalité indéniable et bien tangible? Peut-être ai-je réalisé à cet instant que ma peur était beaucoup plus grande que je ne le croyais, et aussi qu'entendre ce que je n'avais pas cessé de geindre et d'écrire, de dire à ceux qui avaient bien voulu me donner de leur temps au coeur de mes paroles, est finalement de l'ordre même de la blessure, de l'angoisse, de l'émotion que je leur ai infligées moi-même, et que ce n'est peut-être qu'un juste retour des choses pour que cela arrive à mon entendement. C'est un peu comme si j'avais lancé un boomerang, et qu'il me soit revenu en pleine face, en plein coeur.
Il y a eu ce silence et il y a eu mon écoute; il y a eu tressaillement de mon âme. Il y a eu comme une vague inattendue et puissante qui s'est emparée de mon coeur et de mon corps. J'ai tu ma blessure, j'ai tu ma douleur, j'ai même acquiescé comme s'il s'agissait de quelque chose de connu, d'entendu, sans importance réelle, pour ne pas montrer mon désarroi, ma faiblesse, pour ne pas faire mal à cette parole qui se voulait tout sauf blessante. Il ne me reste qu'à attendre, qu'à écouter, qu'à essayer de comprendre à mon tour, dans ce couloir dont on me dit qu'il sera plus long que je ne le pense, les paroles de l'Autre, ses paroles à reconnaître la souffrance, la mienne comme la sienne, pour enfin accéder aux implications de mon propre dire.
Prière
Ne te moque pas, ne souris pas de mes maladresses, de mes excès, de ma timidité, de ma tristesse, de ma tendresse. Ne fais pas le compte de mes maques, de mes fautes, de mes échecs, de mes états d'âme. Ne me juge pas, ne m'accuse pas de folie, de délire. Ne me montre pas du doigt, ne me jette pas comme une fleur fanée, une feuille déchirée et presque morte. Il me reste encore un semblant de vie et je veux offrir cette si petite parcelle de lumière. Ne me demande pas pourquoi, je ne saurais le dire. Je n'ai pas de réponse que ta raison admettrait; je n'en ai que pour ton coeur, et pour ton âme. Vois mon émotion et mon tressaillement. Ne les efface pas d'un geste de lassitude, ne les balaie pas d'un revers agacé de la main; ne les condamne pas d'un mot de colère, d'indifférence, ou de ridicule. Je n'avais rien d'autre à offrir. Je n'avais rien d'autre à dire que ce que je n'avais pas dit, parce que je n'ai pas osé briser le silence. Ne ris pas, ne détourne pas les yeux, regarde moi souffrir encore un instant dans mon temps compté, ouvre ton coeur et ton esprit et si ce n'est pas par amour, alors par pitié ou simple humanité, tends-moi la main et aide-moi à franchir le gué.
IV. L'autre rive:
L'Autre Rive.
Il y aura le vide, un vide immense que rien ni personne ne pourra comble, un vide qui existera par delà les mots, les heures, les souvenirs rieurs et les souvenirs blessés. Un vide dans lequel la parole se sera perdue, le silence se sera brisé, le désir se sera éteint. Et de ce vide incommensurable, déborderont mon trop-plein d'amour et mon trop-plein de souffrance. Ce vide qui, quand bien même, gardera l'empreinte de l'attente et celle des interrogations. Et il y aura aussi le regard de l'Autre, démuni, en perdition entre ce vide et les heures qui passeront. Ce regard qui cherchera inlassablement la réponse à des questionnements, ou du moins des semblants de réponse, qui ne lui apporteront pourtant pas le plus petit réconfort, pas la moindre parcelle de sérénité dans ce présent où il se sentira étranger, hors du réel, en suspens. Il sentira parfois comme une présence, une ombre qui passera sur son âme, sur son coeur, des effleurements si légers, si doux qu'ils parviendront peut-être à le faire chavirer, succomber à la folie, au délire, à l'oubli.
Comment pourrais-je au delà de ce vide et errant sur l'autre rive, comment pourrais-je aider cet Autre, lui tendre à mon tour la main secourable qu'il m'a jadis offerte pour me soulager? Comment pourrais-je lui dire tout ce que je n'ai pas su lui murmurer avant de partir? Comprendra-t-il cette réticence à ne pas lui avoir livré ces paroles à aimer qu'il n'aurait peut-être pas su, pas pu, accueillir, et qui, maintenant résonnent comme une blessure douloureuse dans mon âme? Comme pourrais-je lui chuchoter l'envie, lui offrir la lumière, vers sa vie, vers son bonheur? Des profondeurs de cet abîme, me sentirai-je incapable d'aider, de donner, de changer les choses? Serai-je donc aussi impuissante après qu'avant? Si cela est vrai, alors ma peur est encore plus rand maintenant que j'approche à pas démesurés du bord de ce gouffre.
Si tu es incapable d'amour.
Si tu t'étonnes de mes mots à gémir, de mes mots à pleurer, de mes mots à mourir, si tu t'étonnes de mes soupirs, de mes silences, de mes sinueuses pensées; si tu t'étonnes de mes paroles chuchotées, criées, hurlées; si tu t'étonnes de la lassitude de mon âme, du noir de mon coeur, du rouge de ma colère, si tu t'étonnes de la multitude de mes écorchures, de mes meurtrissures, de mes blessures; si tu t'étonnes de l'amertume de mon dire, de sa colère, de sa véhémence ou de son ironie: si tu ne comprends pas mon attente, mon inquiétude, ma déchirure; si mes mots brûlants, sanglants, meurtriers, te heurtent, si mes larmes, mes sourires, mon humour te surprennent; si, dans ton univers il n'y a pas de place pour la compassion ou l'empathie; si ta main est incapable de secours, d'amitié, de compréhension; si tu ne connais que l'égoïsme et l'indifférence, si je n'interpelle pas ta conscience, si tu ne te sens pas concerné, pas consterné, pas partie prenante, alors détourne-toi, passe ton chemin, bifurque, éloigne-toi de moi, de mon corps, de sa douleur, de mon âme, de sa souffrance, se son manque, de sa peur; ne me regarde pas; ne me lance même pas un furtif coup d'œil. Vas rejoindre ce que tu crois être ta vie, ton but, ton bonheur. Ne te poses surtout plus de questions, avance, fais ce que tu as à faire, ne t'occupe que de toi. Car si tu es incapable d'amour, je préfère continuer seule ma route, si difficile soit-elle.
Mais sans doute qu'un jour tu seras sur la même route que moi; peut-être que tu mendieras alors comme moi un peu d'aide, un peu de soutien et beaucoup d'amour; et comme je ne saurais t'en vouloir, je souhaite qu'une âme belle s'arrête sur ton chemin pour te secourir, pour soulager ton corps, pour réconforter ton coeur, et apaiser ton âme; pour essuyer les larmes qui roulent sur tes joues - ces larmes qui te rappelleront peut-être que tes yeux ont refusé de voir, que ton coeur a refusé de comprendre, que ton âme a refusé de s'impliquer dans la nuit désespérée de l'autre - cet autre - moi, qui te regard venir maintenant depuis l'autre rive.
V. Dérive:
Je ne savais pas...
Je ne savais pas que mourir serait si difficile, si rugueux; si brûlant. Je ne savais pas que le vent pouvait blesser, écorcher, érafler et je ne savais pas que le soleil pouvait creuser de si profondes plaies dans l'âme et que la pluie pouvait l'immerger. Je ne savais pas que l'heure qui trotte sur l'horloge pouvait déchirer, déchiqueter, l'espoir, pouvait révéler la souffrance, réveiller la douleur, enfoncer l'écharde sous la peau et retourner le couteau dans la blessure. Je ne savais pas que je devrais compter avec la suffisance, l'incompétence, l'indifférence. J'ignorais que je devrais composer avec l'inconscience, la méconnaissance, la paresse, la bêtise et la mauvaise foi. Je ne savais pas qu'il me faudrait choisir, mesurer, tergiverser, décider, renoncer. Je n'avais pas compris que les mains tendues ne voulaient pas forcément aider, soutenir et protéger, partager leur chaleur, offrir leur amitié ou leur amour, et que les regard pouvaient cacher l'ombre des regrets, dissimuler l'ombre des rancœurs, l'ombre de la honte, l'ombre de la peur.
Je ne savais pas que ma route serait si difficile, si sinueuse, si torturée. Je n'avais nulle idée des fossés, des ravins, des ornières et des précipices. Je ne savais pas que j'allais tituber, trébucher, tomber, me relever, les genoux en sang, le coeur en lambeaux et qu'il me faudrait continuer à avancer malgré tout. Je ne savais pas la fatigue qui allait me submerger, la désespérance qui allait m'envahir, l'envie d'en finir qui allait me hanter et malgré tout, la peur au ventre qui allait me tenailler, les larmes aux yeux qui allaient me brûler, la détresse de l'âme qui allait m'emporter.
Aujourd'hui, j'ai compris. Aujourd'hui, je sais. Aujourd'hui, je meurs. Aujourd'hui, demain, bientôt peut-être, j'aurai enfin franchi toutes les étapes.
Mauvaise Chorégraphie.
Le vide - oui, le vide, comme un avant-gout amer du partir annoncé et déjà commencé depuis quelques temps dans ce couloir de l'ennui dans lequel se profile, de plus en plus en plus proche, la fin la sortie. La fatigue m'envahit, m'habite en permanence et la douleur m'accompagne, tenace et fidèle; de temps à autre, et même de plus en plus souvent, elle se réveille dans mon corps, là où je ne l'attendais pas, comme si elle s'échinait à me narguer, comme si elle tenait à me faire savoir qu'elle ne me quitterait plus jamais. Ce vide comblé par la déchirure qui n'a cessé de croître, de s'étirer, de se propager de mon corps à mon âme, pour être sûre de ne rien oublier, comme pour annexer mon territoire de chair à celui de mon coeur. Et je reste là, les yeux dans l'absence d'envie, de projet, dans l'absence de faire, de dire, de rire et même de pleurer, sauf, parfois, quand les larmes remontent de je ne sais quelles profondeurs et viennent brûler mes yeux sans pour autant parvenir à jaillir car je me dois de les refouler comme autant de blessures qu'il me faut absolument cacher pour ne pas heurter, faire mal, désespérer mon entourage. La musique du clavecin s'égrène et chaque note écorche un peu plus intensément mon âme comme si des flèches s'enfonçaient, s'incrustaient dans mon désespoir pour le rendre encore plus grand, plus pénible, plus noir.
Moi qui voulais être chorégraphe, je n'ai pas su dessiner, organiser, composer le ballet de ma vie. Je n'ai pas su, au bon moment, éclairer, braquer les projecteurs sur l'important, l'essence-ciel, le vital. Je n'ai pas su extérioriser ma danse, bousculer l'espace et m'y fondre, dompter le temps, le devenir, faire grandir sur le décor de ma vie, l'ombre de mon corps en mouvement, l'ombre de mon âme en effervescence. Je n'ai pas su danser sur les mots, pas su danser sur tout ce que j'ai dû taire dans l'obscurité, danser sur mes émotions et les faire exploser comme autant de feux d'artifice, d'étoiles multicolores et lumineuses. Je n'ai pas su m'enfoncer dans la trouée des non-dits, vers ce qui était en train de s'accomplir, vers l'épanouissement, corps ouvert dans la partie virginale du plaisir. Au lieu de cela, j'ai péniblement avancé en traînant les pieds, dans la souffrance du corps et de l'âme, jusqu'à atteindre cet insupportable vide qui maintenant m'étreint et m'enserre dans des tenailles invisibles pourtant, mais qui me broient consciencieusement la chair et le os jusqu'à en faire un amas informe que je ne peux reconnaître.
Une danse d'amour et de mort? Une arabesque qui fendrait l'air? - non, plutôt un saut dans ce vide et tout serait, sera fini en quelques instants - un déboulé en diagonale? Alors, c'est de la diagonale de la peur qu'il s'agit, de celle de la détresse et de la déchirure. Un dernier pas de deux? Peut-être est-ce encore possible mais ce pas de deux sera en dé-cadence et ne saura pas, ne pourra plus retrouver son rythme, son tempo, son harmonie, car j'ai trop de mal à esquisser le moindre geste, le moindre mouvement. Ma vie ne tient plus qu'à un fil, ce fil du temps usé, si ténu qu'il peut se casser, se briser à chaque seconde et me précipiter dans cette béance sans fond, d'où l'on ne revient jamais. Aller au-delà de ma peur, de ma pesanteur, vers mon silence, dans l'ombre des regards et des corps vibrants qui m'accompagnent, des corps et des âmes impuissants à me retenir.
ABANDON:
Défaite.
Jadis, le corps en fête. Libre, dansant sa vie au rythme de ses joies, de ses envies, de ses débordements; au rythme du devenir, de l'attente, de l'espoir, d'une musique qui chantait les projets, le plaisir, le travail, le calme même relatif. Jadis, le coeur en émoi, le coeur battant de la rencontre, du désir, de l'abandon à l'autre; le coeur confiant, le coeur en voie de de partages, de don de soi, d'oubli de soi. Jadis, l'âme tranquille, passionnée, prête à se fondre dans le ciel serein de l'autre âme pour n'être plus qu'une, unique et éternelle. Aquarelle riante si vite estompée par les pluies diluviennes de la vie, par les tempête venues saborder le navire.
Aujourd'hui, corps en défaite. Prisonnier, enchaîné à la maladie, entravé par la douleur; corps dans devenir que celui du souffrir, de peiner, du se battre encore, du vaciller, du trébucher, du renoncer, du partir. Cœur qui ne bat plus que la douleur de s'enfuir, de l'ignorance, de l'indifférence; coeur qui n'a de raison de s'emballer qu'au tressaillement de la séparation, qu'au frisson du bientôt, qu'à l'angoisse du déjà. Aujourd'hui, l'âme en berne, en détresse, prête à baisser pavillon devant autant d'obstacles à supporter, à surmonter. L'âme prête à se fracasser, à se faire violence, à se faire mourir en silence pour ne pas écorcher l'autre âme - celle qui retient son souffle pour ne pas précipiter l'orage, pour ne pas réveiller la peur. Celle qui attend et qui restera là, en souffrance devant la béance des jours vides.
Déjà Vécu.
L'angoisse au réveil. Quelle heure? Quel jour? L'emploi du temps d'aujourd'hui? Non, pas de médecin, aujourd'hui. Dans quelques jours on commence le nouveau protocole et tout à coup, la lumière tamisée et blafarde des longs couloirs vient vous surprendre dans votre lit, vous submerge comme une vague nauséeuse, comme un avant-goût de l'antichambre de la mort - là où quelques âmes et quelques corps attendent qu'on les appelle, là où des blouses blanches et des voix inconnues, parfois dissonantes vous intiment l'ordre d'entrer dans la cabine, de vous déshabiller, de vous allonger, de ne plus bouger avant de vous enfermer dans la salle couleur rubis, saphir, émeraude ou topaze; mais quelque soit la couleur, la même scène se déroule partout pendant quelques minutes qui vous paraissent, tout à coup, une éternité. Et vous revenez le lendemain et les jour qui suivent refaire le chemin laborieux, monotone, étrange et angoissant.... Le corps réagit et l'âme? On ne veut même pas savoir si vous en avez une - c'est une question Hors-Sujet; le sujet c'est votre corps qui quelque part ne vous appartient déjà plus. Et pourtant quelle est la flamme qui l'anime, le fait avancer, se battre accepter? Cette impression de vide, d'être quelque part hors du monde avec d'autres qui parfois cherchent dans vos yeux un reflet de leur propre mal, de leur propre peur, de leur propre mort. Insoutenables regards, insoutenables sourires parfois, insoutenables soupirs d'un semblant de ras-le-bol collectif. Et le collectif obtempère aux ordres lancés par les blouses blanches avec un soupçon de soulagement. - Ah! enfin, c'est à moi! - une pincée d'ennui, de résignation, - quand il faut y aller... - une gorgée d'angoisse - j'ai peur, je ne veux pas - et une feinte lenteur - et si je traînais un peu les pieds pour y aller? - dans l'exécution; imparfaite humanité qui nous ressemble et nous rassemble dans l'in-différence. Faut-il se rebeller? Faut-il accepter de ne plus se poser de questions ou de n'y pas trouver la moindre réponse? Ou plus commodément d'en occulter les réponses parce que l'esprit y trouve sans doute le confort d'un quotidien qu'il faut bien vivre. Alors on continue à marcher dans le long couloir de l'ennui, à avancer clopin-clopant sur ce chemin où il n'y a qu'un seul panneau indicateur ....et aucune limitation de vitesse....
SILLAGES:
Comment ça fait?
Comment ça fait, la vie, quand on s'en va? L'entend-on marcher sur la pointe des pieds, à pas de velours, ou bien chausse-t-elle ses bottes de sept lieues et s'élance-t-elle à pas de géant? A-t-elle le pas lourd et sonore des marches militaires, ou bien le pas lent traînant des vieillard? Comment ça fait la vie, quand ça s'amenuise? La voit-on s'effilocher comme un vieux châle usé jeté sur des épaules voutées et grelottantes? La voit-on s'essouffler, tousser, peiner à tenir debout? La voit-on chanceler, à bout de force et d'espoir? La voit-on se flétrir comme une fleur privée d'eau, de lumière, la voit-on se détacher de la branche, jaunir et rouiller comme une feuille d'automne en devenir de poussière? Parvient-elle encore à dire, à faire comprendre sa détresse, à montrer sa douleur, à exhiber sa souffrance, ou au contraire, s'échine-t-elle à se soustraire aux regards de compassion et de condescendance, aux gestes de pitié, de charité et aux signes d'indifférence?
Comment ça fait, la vie, quand ça meurt? Y a-t-il des pauses et des soupirs, des dièses et des bémols, des accents graves et des notes aiguës, des clefs à portée de secours pour ouvrir ou condamner les portes de l'éternité? Est-elle encore éclairée par une lumière, un vacillement de flamme qui brûle ce qui reste de sa mèche? Ou bien l'aube naissante la surprend-elle dans son brouillard aux relents d'irrémédiable? Reste-t-il dans l'air confiné du départ, un effluve de sourire, un frisson de caresse, un effleurement de baiser? Ou bien le froid a-t-il déjà gagné son âme pour y congédier toute possibilité d'espoir et d'amour?
Dans ce matin glacial où la lumière tente d'envahir le ciel, je l'entends craquer, cette vie qui s'en va; je sens dans mon corps le repli, l'abandon, le renoncement s'imposer, les forces se tarir, et mes pas s'arrêter. Je sens mon coeur se rétrécir et mon regard se perdre dans l'absence d'être. Le mal ruisselle dans mes veines et dans chaque fibre de mon corps. Je suis épuisée à force d'attendre, de guetter, de scruter l'horizon de mes jours pour y déceler l'arrivée de la prochaine rafale, de tendre l'oreille pour tenter d'entendre le début du requiem, l'assaut final, pour me permettre de prononcer les mots de mon partir avant qu'il ne soit trop tard. Parfois, mon esprit s'égare, perdu dans le labyrinthe de la souffrance et je me demande tout à coup s'il fait encore jour ou si c'est déjà le crépuscule. Comment ça fait la vie , quand ça s'éteint?
CRÉPUSCULE:
Horizons.
Mes pas souvent me portent jusqu'à l'horizon gris renoncement - horizon plat, sans relief, sans âme, sans envie - juste un regard vide qui se noie dans l'absence de désir, dans le laisser-faire, le laisser dire, le laisser passer. Pas une ride, pas un sursaut, pas le moindre frémissement - une ligne droite sans fin, sans épaisseur, sans faim; juste un trait en pointillés qui s'effacent, tiré une fois pour toutes sur un passé qui s'éloigne, un présent incolore et insipide, un futur très aléatoire. Pas de musique non plus, pas de grincement, pas de lumière - juste une flamme qui vient de s'éteindre et qui attend dans la pénombre née depuis l'infini du désordre, de la peur et de l'ennui.
Mes pas, parfois, me portent jusqu'à l'horizon noir-colère - déferlantes enragées et menaçantes qui s'élancent à l'assaut du pourquoi moi, de l'injuste, de l'injustifié, de la frustration, du grincement de dents. Écume qui crache un ressenti amer, un trop plein de rancœur, une envie irrépressible de hurler, de frapper même, comme si le bruit et les coups pouvaient pallier la douleur, l'irrémédiable et obturer la plaie béante. Fracas de l'âme et du corps dans une étreinte morbide; chaînes lourdes et rouillées qui crissent sous l'effet pervers de la chair tendue, déchirée, du coeur broyé et de cet indicible silence. Sans apaisement, sans possible soulagement, sans probable accalmie dans les heures qui se brisent.
Mes pas me porteront-il jusqu'à l'horizon clair du partir, jusqu'à cette lueur vacillante, interminable qui joue avec mon vécu, mon vivre, mon angoisse, ma souffrance, le dire des autres qui si longtemps s'est voulu inéluctable comme pour enfoncer davantage le couteau, comme pour faire brûler les bouts de mon existence, plus tôt, plus vite, et ces paroles qui se pressent maintenant, si longtemps après et qui se veulent réparatrices des brèches sciemment creusées dans mon regard - paroles à ne pas comprendre le pourquoi des insinuations, des ruines laissées par l'invasion barbare, paroles pourtant à rassurer et à consoler, humaines, compatissantes et concernées? Mes pas me porteront-ils jusqu'à l'horizon où le ciel et la mer se fondent et où mon regard enfin libéré de cette emprise tyrannique, gardera l'empreinte du tien pour l'emporter dans le sillage de l'éternité?
LES HEURES:
L'Autre Regard.
Le regard de l'autre. Celui qui me fait exister ou m'occulte en un clin d'œil; en un battement de cils; celui qui plonge soudain dans mon présent pour y lire les épreuves passées et tenter d'anticiper un improbable avenir; celui qui déchiffre mon âme, mettant bout à bout des mots qui se répètent, s'annulent, se chamaillent, s'aiment, se complètent ou se font violence. Regard inquisiteur, curieux de l'insondable, du tréfonds, de l'inimaginable et qui pourtant s'applique à vouloir toucher mon indicible. Regard qui s'attarde sur mes larmes, celles qui s'accrochent et qui roulent, qui écorchent et qui brûlent mon coeur si fort, si profond. Regard qui effleure dans l'instant l'inaudible cri de l'empathie. Regard qui mesure ma douleur, mon effroi, ma solitude et qui s'efforce de les comprendre, de les partager, qui s'investit tout entier dans l'ultime accompagnement, le plus loin, le plus longtemps possible. Regard qui embrasse mon désespoir, étreint mon corps, retient ma main, caresse ma joue, dessine délicatement les courbes de mon corps et se repose dans sa tiédeur. Regard qui dévisage mon maigre quotidien et qui tressaille à chaque éclair du mal qui m'habite. Regard aimant, mais si impuissant, si désemparé qu'il s'abîme, malgré lui, dans les tourbillons de sa propre détresse. Regard éphémère pourtant, car la tâche est trop difficile, trop ardue, quasi insupportable et le lien si fragile.
Alors, regard qui soudain se détourne pour aller se poser sur un horizon plus clair, plus serein, plus tranquille. Loin du bruit que fait mon corps en se déchirant, loin de la fracture de mon âme. Regard qui occulte les maux, les rend transparents, insipides, inaudibles. Regard qui se repose sur la tangente du refus de voir, d'entendre, de sentir et qui se love au creux de l'oubli pour pouvoir continuer, lui, à exister. Regard de l'autre, ou autre regard porté sur ma dernière parenthèse, sur mes interrogations et sur les points de suspension à l'infini du comprendre. Regard suspendu entre le maintenant et l'instant d'après, celui qui oscille entre le silence et le bruit, le rester et le partir. Regard de l'autre démesuré dans son appétit de vouloir et sa faim de non recevoir, regard qui contourne l'ennui pour ne pas avoir à l'appréhender, à le soumettre.
Toi qui contemples mon chemin jonché de cicatrices et de débordements douloureux, où trouveras-tu assez de courage et d'abnégation pour aller avec moi, mots enlacés, regards confondus, confrontés, éperdus et résignés, jusqu'au bout de ma route?
THROUGH A GLASS, DARKLY :
Résistance.
Depuis le début du voyage , tous ces paysages, ces sensations, ces effleurements, ces regards, ces déclarations clandestines et secrètes, par delà les terres infinies des émotions, par delà l'étendue de la nuit et les clartés mauves et orangées du crépuscule. Toutes ces images qui maintenant ressurgissent de mes souvenirs, toutes ces joies et ces douleurs enfouies dans le déséquilibre de mes jours et qui viennent, comme une lézarde, ébranler le renoncement et la résignation. Tous ces mots murmurés suspendus entre l'aube et le couchant qui jaillissent en vagues pour écarteler avec force les flancs du train qui m'emporte inexorablement, qui m'emmène vers cet autre monde abstrait et mystérieux où les arêtes de la vie s'annoncent émoussées et les souffrances enfin évanouies. Tout ce flux silencieux et ruisselant à se remémorer, à décrypter, à assumer, à vivre. Et derrière mes yeux largement ouverts sur la lumière blanche et froide des jours déprimés lentement naissent des images en dégradés de couleurs - palette mouvante et émouvante de mon âme qui se laisse alors aller à l'abandon, à l'absence de résistance à ces déferlantes imaginaires qui me bouleversent et me renversent et font jaillir de ma nuit noire des larmes brûlantes et aveuglantes. Et si la raison s'invite et tente de s'imposer, de freiner ce rêve,de le gommer, c'est alors mon désir et lui seul qui résiste et fait barrage. Devenir raisonnable serait comme être incarcéré, ne plus voir que le gris, et le mourir dans le silence du cachot.
Qu'on ne me prive pas des couleurs, qu'on ne me prive pas de la lumière, qu'on ne m'enlève pas les nuances du frisson ni celles des caresses. Que nos épaules se touchent, que nos mains s'enlacent, que nos corps et nos cœurs s'effleurent et que nos regards se fondent et même si ce n'est qu'un mirage au bout de ma route, que nos vies, enchaînées l'une à l'autre fassent front et que dans un ultime sursaut, notre amour, de cette lugubre prison, efface à jamais les barreaux.
