DES COULEURS POUR SURVIVRE:
"Ces simples feuillets n'ont d'autre prétention que de vous inviter à demeurer à mes côtés sur le reste de chemin quelque peu difficile que la vie m'impose, de m'accompagner au gré de mes peintures et de mes couleurs que j'ai semées sur ce sentier, comme d'ultimes signes de mon passage. Regardez-les avec indulgence et compassion, regardez-les avec vos yeux, avec vote cœur, avec votre âme. Et si cela éveille en vous quelque émotion, alors mettez votre main dans la mienne et conduisez-moi jusqu'au seuil où nous devrons nous séparer." (Bernadette)
Le premier livret nous propose quinze tableaux commentés. Et il faut bien comprendre que le commentaire en dit autant que chaque tableau aussi parlant soit-il:
"Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir de l'enfer." A. Artaud.
"Dans la profondeur de l'hiver, j'ai finalement appris qu'il y avait en moi un soleil
A.Camus

SARABANDE
Ce soir, je regarderai les étoiles et je me perdrai dans l'infini de ce ciel où des figures familières et étranges dansent sans fin une sarabande. Je serai partie de ce ciel. Je serai l'oiseau près du soleil, la comète vagabonde qui s'éloigne, le boomerang qui volète comme un papillon de nuit autour de la lueur de la lune. Je serai un infime poussière dans cet océan de lumière . Ce soir, j'écouterai la nuit, le ressac des vagues, le soupir des étoiles filantes. Ce soir je prendrai part à cette danse, à ce tourbillon, et je serai heureuse. Ce soir, je ne verrai pas le masque grimaçant, à l'extérieur de la ronde, au ras de l'océan. Je l'ignorerai et je poursuivrai ma route, ma danse, et je sourirai à ceux que je rencontre. Demain, on verra. Et même s'il ne devait pas y avoir de demain, ce soir, je m'endormirai heureuse car je ne saurai pas Demain.
Aujourd'hui, c'est Demain, et je sais.
"Aimer, c'est risquer de ne pas être aimé en retour. Espérer, c'est risquer d'être déçu. Mais il faut prendre des risques car le risque dans la vie, c'est de ne rien risquer."

DAWN
Partir, s'en aller - Enfin - vers un ailleurs dont j'ai rêvé, un ailleurs que j'ai imaginé, inventé, modelé au gré de mes émotions, de mes rencontres, de mes envies, de mes inquiétudes et de mes joies. Un ailleurs coloré de bonheur, de lumière, de douceur et pourtant aussi de peur, de colère, de désespoir et de douleur. L'aube, sur le point de paraître, va chasser l'obscurité de la nuit, effacer les ombres et les fantômes, les pleurs et les cauchemars. L'aurore qui se lève, va s'épanouir, se répandre comme le miel, couler sur le bleu profond de la nuit et sur l'encre de la mer. Elle va enlacer mon voilier, qui va se fondre, tel un vaisseau de verre dans le flot de cet ailleurs - voiles transparentes tournées vers l'espoir, envol vers cet inconnu dont on ne saurait revenir, ou aspiration profonde à cet ultime voyage - loin et si près pourtant - que je redoute et que j'attends. La mouette surgit et déchire un instant la nuit de mon âme.
"Il y a beaucoup de façons de briser un cœur. Mais ce qui brise véritablement un coeur c'est de lui enlever son rêve, quel que puisse être ce rêve."
Pearl Buck.

Larmes d'Adieu
Suis-je déjà arrivée? Ai-je jeté l'ancre? Ai-je atteint une certaine sérénité dans ce ciel bleu et froid où la lumière essaie de se répandre pour apaiser mon cœur? Profondément d'émeraude où se mirent et se meurent les îlots de glace bleu-vert, paix apparente du corps que rien ne peut plus réchauffer. S'enfoncer dans cet abîme infini et tranquille, s'évanouir derrière cet iceberg, faire un dernier signe de lumière et laisser la mouette retourner vers le passé pour y refermer les blessures anciennes. Larmes d'adieu, larmes qui vont se perdre dans cet ailleurs glacial, le pénétrer comme autant de lames acérées et devenir cet ailleurs. Tristesse, sans doute, résignation, peut-être, vide? Le cœur serré. Faire face.
' Croyez en l'extase des nuages qui traversent les grands horizons, car demain ils éclateront peut-être,et l'orage emportera vos amours.Viviez le peu que vous vivez dans la clarté.'
Jules Beaucoarne'..

L'orage qui menae
L'orage vient d'éclater. Les portes et les fenêtre se sont fermées brusquement. La pluie crépite sur les toits, les escaliers de pierre blanche, les murets des jardins. Les arbres se tordent sous les rafales de vent et les feuilles s'éparpillent en pluie flamboyante. Le linge étendu au jardin s'envole en gestes désespérés. Et cette pluie, soudain, apporte un bien-être, une sorte de répit. Elle purifie l'air, les champs, les arbres et les hommes.On se sent tout à coup soulagé comme si le poids de la canicule venait de nous être retiré des épaules; et puis on regarde, on attend, derrière la vitre l'apparition des éclairs zigzaguant dans ce ciel plombé et si beau et ténébreux, si bruyant et menaçant qu'on pourrait le croire en colère contre nous. Et par delà cette rage, on espère l'arc-en-ciel simple ou double qui rejoindra un horizon à l'autre et qui annoncera, comme un sourire la fin de l'orage, de la colère, des trombes d'eau; on ira, heureux, humant cette odeur de pluie montant de la terre jonchée de brindilles, de branches cassées, de pétales, de feuilles d'automne meurtries, de coques de marron éclatées, et l'on saura alors quelle quiétude est descendue en nous, quelles angoisses l'on a évacuées, quelle amertume s'est enfuie au fil de l'eau. Ce soir, plus tard, le paysage baigné de lumière blonde, restera mouillé, lavé de sa chaleur, de sa douleur, et les derniers rayons du soleil transperceront ce paysage, le rendant encore plus net, plus réel. Demain, ce sera fini.
"Sonde ton coeur et ton esprit. SI tu sais regarder, tu y verras jaillis une source d'énergie qui ne tarit jamais."
Marc Aurele.

CHAGRIN
Le ciel vient de s'obscurcir. La ligne de crête des montagnes devient fragile, cassante, inquiétante. Il y a comme un creux menaçant, un vide que je ne vois pas mais qui est là, tout près. La montagne est sombre et sa silhouette semble gémir et se plaindre, implorer peut-être ce ciel, lui aussi, annonciateur de triste fatalité, de sauvegarder cette clarté qui lutte encore vaillamment pour gagner et peine à atteindre ce lac si clair, si calme - ce cœur tranquille? Est-ce un dernier sursaut pour dire qu'il reste encore, quelque part, une parcelle de vie? Ou est-ce un cri désespéré? Combien de temps reste-t-il à la mouette pour parvenir au bout de son voyage?
"Traverse la vie debout, comme un rocher fermement ancré au milieu de la mer, immobile et indifférent au mouvement de ses vagues."
Hazrat Inayat Khan

TOURMENTE
Ces rochers, au milieu de nulle part, d'une mer inventée, d'un lagon imaginaire, ces rochers aux formes qui questionnent le temps et l'espace, sont-il si solidement ancrés sur ces fonds marins? Combien de temps résisteront-ils aux mouvements incessants des vagues? Seront-ils un à un submergés par la houle qui déferle sur eux sans relâche? Seront-ils brisés par la rage des tempêtes, seront-ils épargnés par le blizzard qui se rue vers eux? Combien d'entre eux verront le soleil se lever demain et réchauffer leurs sommets meurtris de sa lumière dorée? Et si, demain, après la nuit échevelée, l'un d'entre eux était complètement disloqué? Qui s'en inquiéterait? La mouette lutte toujours dans la tourmente pour garder le cap et le temps s'égrenne.
. J'ai découvert la vie comme une urgence devant les jours écartelés, qui se dérobaient en silence."
Jacques Salomé.

ARSANIIT
Une aurore boréale. La certitude que je n'en verrai jamais une. Il est trop tard. Alors, je vais l'inventer parce qu'ainsi je réaliserai ce rêve et que je vais peut-être enfin, trouver cette lumière que je cherche depuis si longtemps déjà.
La lumière bouge dans le ciel, passe du bleu au vert, du vert au mauve. Elle inonde le ciel, la forêt, la nuit. Elle se pose sur chaque branche, chaque brin d'herbe, sur le toit de la maison et aussi sur mon âme. J'aspire à rejoindre cette lumière et à me fondre en elle. Cette palette de couleurs mouvantes descend des nuages, joue avec les arbres, surprend les oiseaux dans leur sommeil, se cache pour réapparaître soudain sur le calice endormi d'une fleur, sur les nervures d'une feuille, sur l'écorce d'un sapin, sur les cailloux du chemin. Elle me fait frissonner et en même temps me remplit d'une peur, d'un effroi que je dissimule mal sans doute. Le bout du tunnel? Cette lumière que l'on voit, paraît-il, à la fin? Les jours passent, je n'ai plus le temps; je voudrais les vivre comme des jours exceptionnels, et pourtant ils s'éteignent dans le silence, voix éparpillée en mille éclats de désespoir. Qu'y a-t-il dans cette maison? Une lumière, un feu de bois, l'amie qui veille inlassablement et qui attend que le jour se lève.
"Un grain de lumière dans un creux de silence." Propos Quechua.

FALL (Automne)
Je voudrais flâner dans ce sentier, marcher à pas légers sur les feuilles tombées des arbres, et entendre crisser le bois. Je voudrais m'asseoir là, tranquille, près de cet arbre dont l'abondante chevelure d'or s'étiole, et laisse entrevoir les éclats de lumière vive qui font cligner des yeux, aspirer à l'ombre pour aussitôt regretter le soleil. J'aimerais être là , près de cette petite maison de bois qui sent la fraicheur, l'écorce, le feu éteint. J'aimerais ramasser des feuilles pourpres et orangées pour en faire un bouquet flamboyant. Je voudrais fermer les yeux et regarder derrière mes paupières closes voleter les petits papillons bleus, du pissenlit au silène enflé, de l'épilobe à feuilles étroites au colchique mauve. J'écouterais le gazouillis des passereaux, le murmure du ruisseau et le souffle de la brise dans les branches hautes des arbres, et là, j'oublierais pour un temps ma peur et ma douleur et je m'endormirais, sereine et immobile, au coeur de l'automne.
" Je ne demande pas à gravir des sentiers faciles ni à porter des fardeaux légers. Donne-moi le courage d'escalader
les plus hauts sommets dans la solitude et de faire un tremplin de chaque pierre branlante.
Gail Brooke Burke

PRIERE
Les nuages s'accrochent au sommet des montagnes. La colombe se fond dans le bleu du soir, espérant échapper à la nuit qui se faufile dans le ciel, et la neige, somptueuse et immaculée, rutile sous les lueurs cuivrées du couchant. J'ai souvent imaginé que je pourrais mourir en montagne, là, dans le silence d'une paroi rocheuse, ou dans le froid glacial d'une crevasse, loin de la foule, du bruit, loin de toute préoccupation - seule ou presque - dans cette nature que j'aime et où, enfin, je me sens moi-même, dépouillée du carcan de la vie professionnelle, familiale, sociale. En accord avec le bleu du ciel, l'ocre des rochers, le blanc aveuglant de la neige, le vert transparent de la glace. A l'écoute du vent, des bruissements de la nature, à l'émerveillement du vol des papillons et des busards cendrés. Et si la montagne se mettait tout à coup à trembler, à extérioriser un colère rentrée, à régurgiter des secrets enfouis, un trop plein de ressentiments? Et si les pierres se mettaient à rouler, à dégringoler en cascades dévastatrices et impitoyables? Alors, je serais entraînée et je je serais partie de cette pluie ravageuse et mortelle. La mouette, très haut dans le ciel, ne pourra plus alors retourner dans le passé, le présent lui sera improbable et l'avenir interdit. Puisses-tu, montagne, m'accueillir dans ton antre et me faire un linceul de ton silence et de ta paix.
"Pour mon coeur suffit ta poitrine, pour ta liberté suffisent mes ailes.
De ma bouche parviendra au ciel ce qui était endormi sur ton âme."
Pablo Néruda

LA QUÊTE
Il y a ceux qui arrivent à tire d'aile, qui vont se poser là, au pied de cette montagne imaginée. Hasard? Curiosité? Besoin? Y a-t-il dans leurs battements d'ailes une certaine réticence, une retenue Ont-ils envie ou peur de savoir ce qu'ils vont trouver, sentir? Et d'ailleurs savent-ils ce qu'ils sont venus voir, chercher?
Il y a ceux qui repartent, ceux qui reprennent le vol, le cours de leur vie; ceux qui ne restent pas. Leur quête est, semble-t-il, restée vaine - ou peut-être n'ont-ils pas vraiment cherché? Alors, ils partent vers d'autres certitudes, d'autres réalités, d'autres conforts, d'autres quotidiens plus rassurants, plus paisibles, et ils occulteront leur halte précédente.
Et puis, il y a ceux qui attendent, ceux qui regardent, ceux qui patientent, ceux qui sont à l'affut du moindre frôlement, du moindre battement d'ailes, ceux qui écoutent les piaillements, les mots en l'air, les bruits qui meublent le silence. Et même si ceux-là ne peuvent entendre les chuchotements, les cris, les pleurs et la souffrance, ceux-là savent conjuguer le verbe aimer par tous les temps.
Nos vies sont à l'image de la course du soleil, au moment le plus sombre, il y a la promesse de l'aube.

EVANESCNCE
Ce froid et ce soleil blafard qui n'arrive pas à percer la brume de ce matin d'hiver. Ce chemin enneigé, bordé d'ornières, sur lequel se penchent tour à tour des arbres tordus par le gel, des branches contorsionnées, repliées sur des troncs figés par la douleur. Sur ce sentier, pas de trace, pas d'empreinte, pas même celles de la figure au bout de l'allée - silhouette fantomatique dans le brouillard - qui s'en va, qui, si on la regarde dans la pénombre, semble marcher à grandes enjambées, balancer les bras et faire mine de se retourner sur un passé qui n'existe plus. Elle va passer le virage et disparaître dans ce matin glacial et rien ni personne ne saura qu'elle est passée par là, qu'elle a existé un court instant et qu'elle s'en est allée pour ne plus revenir. Le brouillard se refermera , et le silence retombera, lourd et indifférent, comme le rideau à la fin d'un spectacle.
"Nos douleurs sont une île déserte. Nos tendresses les vagues d'un océan à inventer. Nos rires les voiliers de la vie."
Jacques Salomé.

VOYAGE SANS RETOUR
Un ciel de banquise et une atmosphère glaciale - ce vaisseau qui glisse entre les plaques de glace et les icebergs; ce vaisseau qui semble vide de passagers, ce vaisseau fantôme qui poursuit son voyage, lentement et inexorablement vers son but, vers son havre, vers ce ciel qui s'obscurcit et qui laisse présager tourments et douleurs. On n'entend que le clapotis de l'eau, le chuintement de la coque qui fend la glace et qui rompt ce silence inquiétant. La mouette est descendue et va rejoindre la proue pour son ultime voyage, maître à bord de son âme et de son corps.
'La barque vira autour d'un rocher qui fermait l'entrée du large: l'ombre d'une falaise tomba sur elle: le sillage s'efface de la surface déserte, et le peintre disparut à jamais sur cette mer de jade bleu qu'il venait d'inventer.
M. Yourcenar.

MATIN CALME
Et si la sérénité venait de s'installer? Sur ces eaux tranquilles d'une baie d'Halong imaginée, vert et bleu de jade en dégradés, pitons rocheux qui émergent de l'aube, au loin, comme après un long sommeil, vaguelettes bleutées, qui viennent caresser et baigner plantes et fleurs, matin calme après les assauts répétés de la tempête - comme une respiration lente et reposante - et puis, au loin, là où entre deux pitons rocheux, la baie s'ouvre vers le large, l'espace d'un instant, la vision fugitive d'une barque qui vient de disparaître dans la brume, sur cette mer inventée. Seule, la mouette sait où s'en est allée l'embarcation, seule la mouette peut imaginer cet ailleurs indicible et s'y réfugier.
"Plonge la main, saisis l'éclair, le poisson solaire, la flamme dans ce qui est bleu,
le chant qui se berce dans le feu du jour." Octavio Paz..

TWILIGHT
L'heure du couchant.L'heure où la lumière jaillit comme une source d'espoir dans un instant de silence. Pluie d'étincelles qui réchauffe le coeur, le corps et l'âme. Le sentier qui serpente à flanc de montagne pour se perdre au détour d'un rocher que l'ombre de la nuit a déjà enveloppé - sinueux, éprouvant, épuisant, et pourtant, en haut , enfin le signal - celui du départ ou celui de la victoire? Ne suis-je faite que de mots et de songes? Et ces quelques lignes ne sont-elles que les béquilles que j'ai choisies pour une vie qui ne saurait être en devenir?
