DÉRIVE DANS LA DOULEUR:
L'exergue de ce 3ème livret est triple, c'est dire qu'il recouvre plusieurs domaines de renvois symboliques.
"Par delà nos étouffements, nos craintes, nos peines,
Nous avons retenu que la vérité existe et qu'il nous
Faut aller vers elle, gravement et parfois dans les cris et les larmes." Xavier Grail
"Si tu as un ami, visite-le souvent.
Car les épines et les broussailles hérissent
Le chemin où personne ne passe."
Proverbe d'Orien"
Les vrais regards d'amour sont ceux
qui nous espèrent."
Paul Baudiquey
"Par delà nos étouffements, nos craintes, nos peines,
Nous avons retenu que la vérité existe et qu'il nous
Faut aller vers elle, gravement et parfois dans les cris et les larmes." Xavier Grail
"Si tu as un ami, visite-le souvent.
Car les épines et les broussailles hérissent
Le chemin où personne ne passe."
Proverbe d'Orien"
Les vrais regards d'amour sont ceux
qui nous espèrent."
Paul Baudiquey
Combien il est parlant, le titre qu'a donné à son troisième livret Bernadette. Il nous introduit, nous le verrons, aux derniers tableaux, qui, faute de figurer sur de petits livrets, ont donné lieu à des textes autrement profonds. Mais ce livret-ci nous apporte déjà des richesses symboliques nouvelles.
"Avec rien à donner, mais tout le temps perdu, le courage des heures et des rêves blessés pour inventer quelqu'un de l'autre
côté du silence." Jacques Salomé

BREWING STORM
L'orage qui gronde. Matin d'espoir ou de détresse, calme apparent de l'eau seulement agitée de frissons épars; lumière qui ruisselle des nuages pour aller caresser et éclairer un instant encore ce semblant de vie - cette vie qui s'en va au fil de l'onde, au fil du temps, comme poussée par l'urgence, par les nuages d'acier de la tempête en devenir. Je regarde une dernière fois s'envoler les oiseaux dans l'éclat doré, vers cette infinie tristesse et je laisse mon regard les suivre et les accompagner au delà du silence, au delà de la quiétude, au delà de mes regrets. J'attends l'éclair, le grondement du tonnerre. Je sais qu'il est là, tout près, si près même que mon coeur tressaille, que mon corps se rétracte - l'effroi, la peur du bruit de la douleur et ces larmes à jamais perdues dans la mer de l'indifférence.
"Le seul trésor qui perdure après la mort c'est tout ce que l'on a donné"

INFINITUDE
Quels sont donc ces perles émeraude qui rebondissent sur les notes bleutées de l'infini, ces éclats brillants d'une espérance folle qui s'éparpillent pour mieux s'unir dans un corps à corps passionné? Regard tourné vers l'immensité du bonheur ou de la douleur, interrogation muette de l'âme en partance vers cet ailleurs inconnu et indicible d'où elle ne saurait revenir. Infinitude de son amour, de sa détresse et de son chagrin à jamais perdus dans les méandres d'un cosmos foisonnant d'explosions colorées au coeur même de ce silence si profond et si lourd de devenir. Envole-toi enfin, vers des cieux plus cléments qui sauront t'accueillir, te comprendre et t'aimer, toi qui n'as jamais reçu ce que tu as si largement donné.
"Il faut parfois de déchirer à nouveau pour ne pas se briser tout à fait dans un sursaut de vie."
Jacques Salomé.

DECHIRURE
Je suis la déchirure; je suis cette blessure qui saigne et se creuse toujours plus profondément de jour en jour, d'angoisse en détresse, de larmes en sanglots. Je suis l'écorchée vive, l'ouverture déchiquetée qui hurle en silence sa souffrance. Quel est donc ce couteau qui s'enfonce irrémédiablement dans mon corps et dans mon âme et leur interdit à jamais la paix et le repos? Je perds pied dans cette réalité, je perds le courage et le désir de vivre. Je laisse filer ma vie. Je croyais avoir pris appui sur un rocher solide qui m'avait accueillie, mais il a sombré, emporté par le tumulte de la vie; il s'est dérobé et j'ai perdu tout repère, toute confiance, tout vouloir. Il ne me reste qu'une immense lassitude, une incommensurable fatigue, et, devant moi, une béance aussi impressionnante qu'un trou noir, un silence vide de toute attente et de toute envie.
"Corps de lumière filtré par une agate
L'heure scintille et prend corps,
Le monde est transparent de ta transparence"
Octavio Paz

DERNIÈRE DANSE
Transparente et pourtant colorée est ta danse au delà du mur de ta prison. Ton coeur et ton âme en détresse ondoient au rythme de ton coeur qui bat encore la passion et l'amour, l'envie et la peur. Tes talons claquent dans l'air et tes cheveux ruissellent de tes épaules en une noire cascade. Tu danses sur ton bonheur perdu, sur ton impossibilité à le dire. Plus d'espoir, plus de rémission: les dés ont été jetés depuis le début des temps. Balance ton corps pour qu'il épouse la tristesse, offre-lui encore une fois des vagues brûlantes d'émotions, des soubresauts de larmes, des frissons d'angoisse. Danse enfin, une dernière fois sur la musique de ta vie, celle de l'amour jamais advenu et de la mort tant attendue.
"Elle dit
Ce que je tais.
Elle fait
Ce que je dis.
Elle rêve
Ce que j'oublie" Octavio Paz

BLUE SCAR
Cicatrice bleue, perdue dans l'océan de la déception. Fleur cassée par on ne sait quel orage, quelle rage, quelle peur, quel chagrin. Bleuet émergeant de l'île qui vogue à la dérive de ses émotions dans l'instant angoissant de la parole, dans le refus de croire, dans l'absence d'espoir, dans l'onde noire de la négation, du retrait. Et cet œil écarquillé qui fixe le miroir sans ciller, qui scrute l'âme dans la tourmente et qui ne trouve rien à dire. Paupière baissée, l'autre œil s'abandonne à la tristesse, à la souffrance, à l'incompréhension. Ciel torturé, sombre de ses mots de malentendu et de blessure, double visage qui se fond pour se désunir dans l'interdiction du dire, du ressentir, de l'implication et du regard.
"Je sais que ton coeur est inquiet, mais sache-le; n'aie pas peur de cette lumière que la souffrance vient d'allumer en toi" . B. De Stabernrath

FLUFFY FALL
(CHUTE EMPLUMÉE)
Oiseau blessé, à la dérive. Battement d'ailes affolées, l'oiseau dans l'attente ne sait plus où se poser, les serres crispées, le coeur battant. Son œil cherche désespérément la halte, le soulagement. Oiseau en partance pour on ne sait quelles tempêtes, quels abîmes, oiseau en détresse, pourtant si confiant et qui n'a pas vu arriver cette terrible épreuve. Il avait trouvé un point d'appui solide, apaisant et pour toujours présent et il s'était endormi, le coeur au repos sur la rose des vents. Mais soudain, le vent de l'incompréhension s'est levé et l'a violemment projeté dans la tourmente. Alors l'oiseau perdu, agité de frissons d'angoisse, le chant à jamais cassé, plonge dans ce vide d'où il sait qu'il ne sortira pas vainqueur. Ses ailes faiblissent. Ses plumes chutent, impuissantes à le maintenir en vol. Enfin, comme une pierre tombée du ciel de l'indifférence, la vertigineuse descente de l'oiseau tristement vaincu par la peur du dire, du secourir, du comprendre, et dans le silence imperturbable le re-rait dans le ciel, de cette modeste vie brisée.
"Chaque être crie en silence pour être lu autrement."

CRACK IN THE SOUL
Silence. Les fenêtres sont closes. Silence. Les fenêtres sont murées. Silence. La lune se repose, figée dans son ciel froid et inhospitalier. Il n'y a plus âme qui vive; il n'y a pas d'empreintes dans la neige, pas de portes qui claquent, pas de chien qui aboie, de volets qui grincent ou s'entrouvrent. Il n'y a plus de regards, plus de sourires, plus de mains tendues, plus de paroles à consoler et à guérir. L'arbre noir est solitaire dans sa raideur et sa douleur. Mon âme murée dans l'attente, la solitude, se fissure tout comme le mur qui se lézarde, sans espoir et sans résistance. Et pourtant, là haut, tout en haut de cette façade aveugle, la lumière, la fenêtre, et la fêlure qui s'arrête un instant dans sa course folle vers la déchirure profonde, brutale, irrémédiable; lumière douce et accueillante comme un ultime rempart contre la souffrance, l'indifférence et l'oubli; lumière qui caresse mon coeur et me donne quelque part l'espoir d'un autre lendemain.
"Une étrange clarté inonde notre âme quand nous acceptons de bonne foi notre néant."
William James

WHIRLING SIGH
Comme sorti de la lampe d'Aladin - génie bien ou malveillant - à bout de souffle, vertige né de l'inconnu, du bord de l'insondable abîme, du fond de la détresse, le soupir se love au creux de la douleur puis s'enroule silencieusement à l'âme, fait corps avec elle, et l'entraîne vers cet ailleurs indicible. Soupir qui pénètre l'obscurité et que la lumière blafarde de la lune révèle en une volute de soie qui tourbillonne sur fond de chagrin. Et ce sable que le vent de l'incompréhension soulève comme pour accompagner le soupir venu du plus profond de mon être. Combien de temps mettent les mots d'amour pour parvenir jusqu'au ciel, jusqu'à l'âme, jusqu'au coeur de la tourmente? Pourront-ils épouser les courbes éphémères du soupir? Arriveront-ils quand même à s'échapper de cette lampe d'Aladin si longtemps perdue puis retrouvée pour être enfin accueillis, compris, et partagés? Ou bien est-il déjà trop tard?
"L'absence ce n'est rien. Une table posée contre l'océan du silence, de l'encre et du papier. L'absence, ce n'est rien qu'un peu de temps très pur pour inventer demain.'
Philippe Delerm.

ABANDON
Hier, en plein indifférence des aiguilles qui trottent sur l'horloge leur rythme d'enfer ici-bas, hier sur la plage déserte, mouillée, lourde du ressac des vagues et du ressentiment de l'âme, une branche morte, arrivée là, poussée par on ne sait quelle urgence, quelle amertume, une branche noire, sèche, tordue, cassée par le silence du dire, figée par le sable qui l'entrave, parvenue à son point de non-retour, épuisée, meurtrie par les voyages, cette barque qui n'intéresse plus personne et qui pleure en silence sa détresse et sa douleur. Bois fragile qui se laisse mourir d'indifférence, faute d'un regard ou d'une main secourable, dans la désinvolture des jours et le sarcasme des nuits. Cette barque, cette branche, qui gisent là, comme des plaies béantes, à vif, et qui ne se refermeront jamais.
Ainsi s'achèvent les livrets de présentation que Bernadette avait préparés pour offrir.
